Coin lecteur

Cette semaine j’ai ouvert le livre « Souvenirs d’autrefois » publié en 2010 écrit par un groupe de femmes, dont certaines de L’AREQ Haut-Richelieu.
Je trouve dans le chapitre juin, pages 159 à 164, un texte signé Marie-Marthe Véronneau…

 

Quand j’étais enfant je me souviens des fêtes religieuses, que dis-je, liturgiques qui étaient célébrées avec pompe et orgueil.

Chez-nous, à Valcourt, c’était la course à chaque année pour savoir où serait situé le reposoir. Pour être choisi il y avait des critères bien précis : demeurer sur la rue principale, rue Saint-Joseph, avoir une belle maison avec galerie, être de bonnes gens pratiquants, bien vus par la communauté. De plus, il fallait être à une distance raisonnable de l’église.

La maison de mes trois grands-tantes célibataires et elles-mêmes répondaient à toute ces conditions. Elles étaient choisies plus souvent qu’à leur tour par les marguilliers en poste. Était-ce dû à leur générosité financière? Sait-on jamais?

La veille de la fête, c’était tout un branle-bas. Les bénévoles décoraient le parcours du défilé : ils mettaient des pots de fleurs, des plantes et même des arbustes près de la chaîne de trottoirs. Ils fabriquaient des arches avec des planchettes de bois recouvertes de branches de conifères, de tissu et de rubans. Des banderoles avec des invocations au saint-sacrement étaient inscrites. Toutes les maisons sur le parcours se devaient d’être décorées : fleurs, drapeaux religieux, vieux drapeaux français avec fleurs de lys ou Sacré-Coeur qui ne servaient que quelques fois l’an. Les balcons, les portes et les fenêtres affichaient des décorations et des inscriptions pieuses.

La maison choisie, l’élue pour le reposoir, devait avoir un autel de fortune et des bancs, des porte-cierges et des fleurs à profusion. À la Fête-Dieu, les pivoines étaient toujours à leur apogée et rehaussaient le décor du reposoir. Aujourd’hui encore quand je respire le parfum de ma première pivoine, je dis à mes enfants : « Ça sent la Fête-Dieu ». Le décor se terminait par la pose du tapis rouge qu’on déroulait entre l’autel et la rue. L’église était aussi décorée et les grandes portes étaient ouvertes. La messe commençait là et à l’Agnus Dei, les religieuses  et les professeurs,, avec les enfants, sortaient prendre place chaque côté de l’allée principale, en avant de l’église. Les garçons d’un côté, les filles de l’autre, en ordre ascendant s’il-vous-plait. La marche débutait avec un jeune homme portant la hampe de la bannière de Saint-Joseph, notre patron paroissial. Venaient ensuite les femmes mariées puis les femmes et jeunes filles célibataires de tous les âges, suivaient tous les autres écoliers (ères) et enfin les hommes mariés ou célibataires, tout ce monde suivait la bannière du Sacré-Coeur. Tous avançaient, chapelet à la main, récitant des Ave à haute voix, toujours entrecoupés de cantiques. Pendant toute cette marche, des enfants de chœur sonnaient des clochettes comme à l’élévation pendant la messe.

À l’arrivée au reposoir, les femmes et les enfants formaient une haie en demi-cercle et les hommes longeaient chaque côté de la rue. Enfin le saint sacrement entrait solennellement à l’autel précédé de l’élite du culte. Une croix, deux chandeliers, les enfants de chœur, les chantres, tous habillés de la soutane noire et surplis de dentelle blanc. Un prêtre (le vicaire) encensait le saint sacrement en marchant à reculons. Un enfant de chœur remettait de temps en temps une cuillerée d’encens pour nourrir le feu sur les tisons.

Tous se prosternaient et même s’agenouillaient au passage du dais (sorte de parasol orné de fils d’or et de glands dorés aux quatre coins). Le dais était supporté par quatre marguilliers portant des gants blancs. Le curé, vêtu d’une chape blanche sur les épaules, élevait l’ostensoir (vase sacré, en forme de soleil ayant au centre une petite porte, une lunule, contenant l’hostie consacrée). D’autres hommes tenaient de gros chandeliers rouges en verre ou en métal, geste de respect pour la sainte présence. C’était grandiose, digne et solennel. Il ne faut pas oublier au reposoir, deux rangées d’anges représentés par des jeunes filles ayant fait leur communion solennelle. Elles s’efforçaient de paraître céleste. Robe longue, voile sur la tête, couronnes de fleurs dans les cheveux, ailes de papier mâché, ces jeunes filles à genoux, tête inclinée et mains jointes adoraient en silence. Certaines étaient même penchées sur des tabourets. Quand j’étais petite, je les croyais en plâtre tellement elles étaient figées sur place.

Le prêtre célébrant faisait devant la foule, la louange à Jésus hostie et le tout se terminait par l’office du saint sacrement, les litanies des saints suivies du cantique Tantum ergo sacramento… Les gens retournaient dans le même ordre à l’église où ils entraient pour terminer par l’action de grâce et l’Ite, missa est.

Que le cornet de crème glacée à l’érable et aux noix, qui coûtait cinq cents à l’époque, était apprécié après cette longue cérémonie! Papa savait le tour avec les enfants en leur offrant cette gâterie.

Juin était aussi le mois de la fin des classes. Nous avions hâte aux vacances même si cela signifiait travaux dans les champs, à la ferme, dans le jardin. C’était quand même la liberté, le soleil, la visite des cousines et cousins de la ville. Le bonheur quoi!

La distribution des prix : beaux vêtements, petite robe bien empesée, bas courts à revers, souliers blancs. Pourquoi tant de fla-flas? Parce qu’en quatrième, cinquième, sixième et septième j’étais la seule de mon degré et comme j’avais de la mémoire, on me confiait la déclamation d’usage qui allait comme suit : « Monsieur le Curé, monsieur le Président, messieurs les Commissaires, en ce jour béni... » J’ai conservé certains de ces textes.

Venait ensuite la remise des prix. Chaque année, c’était ou un volume très mince (on disait une galette), un crucifix ou une statuette en sel blanc des saints ou saintes populaires : la Vierge, Saint-Joseph, Sainte-Thérèse. Nous retournions à la maison serrant le cadeau précieux entre nos mains puis c’était une joie d’enlever vêtements et souliers pour passer une partie de l’été pieds nus. Autrefois c’était par souci d’économie, aujourd’hui les pédiatres le suggèrent aux parents pour la santé des pieds. Plus ça change, plus c’est pareil.

La Saint-Jean-Baptiste suivait la fin des classes. Papa nous amenait au village voir la parade. Pour l’occasion, les maisons étaient pavoisées des mêmes drapeaux qu’à la Fête-Dieu. On pouvait admirer des voitures à foin décorées de fleurs de papier mâché, un petit Saint-Jean âgé entre cinq ans et dix ans, vêtu d’une peau de mouton placée en diagonale sur une épaule, canne à la main et assis sur une balle de foin. Il était accompagné d’un jeune mouton blanc. Encore une fois, si tu voulais être choisi, il fallait remplir des conditions bien précises : cheveux blonds frisés, très frisés, yeux bleus, beaux traits, ça frisait la perfection. De la musique folklorique accompagnait les quelques chars et les dernières années, le fleurdelisé, symbole officiel des Québécois, déployait ses couleurs.

Suivait la levée du drapeau. Réunis autour du grand mât on hissait  le drapeau québécois en silence et suivait le solennel salut au drapeau. Le tout se terminait par les applaudissements de la foule.

Quand j’ai élevé ma famille, j’allais religieusement à la messe de la Saint-Jean et à toutes les activités locales. Quand les premiers budgets ont été donnés par le Parti québécois en 1976, j’ai organisé la Saint-Jean à Sabrevois avec d’autres bénévoles. Parade, décorations, dîner, musique, danse, feu de bois et feux d’artifices: le thème était le patrimoine. Ma fille Nathalie a été choisie à l’âge de trois ans pour parader sur le char allégorique de l’école de danse Jeanine Dacos à Saint-Jean-sur-Richelieu. Elle était assise sur une balançoire toute fleurie, en costume de danse.

Je suis fidèle aux fêtes de la Saint-Jean : feux de bois ou d’artifices, chants et musique folkloriques qui nous identifient cette journée là. Chez moi j’arbore le drapeau fleur de lys, je décore et je fête. Si on veut garder notre identité, il faut croire à nos traditions et les transmettre à nos enfants et petits enfants.