Coin lecteur

Voici un extrait du livre « J’ai tant de confidences » de Thérèse Duhamel, paru en 2011, pages 100 à 102.

À quel moment devient-on adulte?

Le dictionnaire Larousse définit un adulte comme : « Une personne qui est parvenue à sa maturité physique, intellectuelle et affective ».

Je m’arrête au mot maturité. Le Larousse définit la maturité comme une période de la vie caractérisée par le plein développement physique, affectif et intellectuel. C’est beau tout ça! À quel moment, me suis-je sentie adulte? je ne sais trop. En 1960? Ou est-ce à vingt et un ans que l’on se considère adulte? Être femme en 1962, est-ce que je peux me considérer adulte? Il y a toujours eu quelqu’un qui était responsable de moi. Ma mère, mon mari, prêt à me donner son nom. De quelle façon est-ce que j’existe réellement?

Comment peut-on devenir adulte physiquement? Ma croissance physique a atteint son maximum. Comme femme, je suis capable d’avoir des enfants, je suis en parfaite santé. De quelle façon, suis-je devenue adulte affectivement? je me le demande. Ma mère a contrôlé mon existence une grande partie de ma vie. Je crois que c’est arrivé vers l’âge de quarante-cinq ans quand, une fois, j’ai  eu le culot de lui dire de me laisser tranquille, que j’étais capable de gérer ma vie toute seule. Intellectuellement, maturité intellectuelle, est-ce possible? Qu’est-ce que ça veut dire? J’ai tout compris… ou bien je n’ai plus rien à apprendre… Ou bien j’arrive à planifier les connaissances que je veux bien acquérir? Une chose est certaine, je suis intelligente. J’ai de la difficulté à savoir quand je suis devenue vraiment adulte. Être adulte, c’est d’être capable de prendre des décisions, d’en assumer la responsabilité, de vivre en harmonie avec son entourage. Et, j’ai gardé beaucoup de mon coeur d’enfant.

Ces questions-là sont à mon avis primordiales, si on veut comprendre ma démarche, appelons-le mon cheminement. Toute petite, mon rêve était effectivement de me marier, d’avoir des enfants, de m’en occuper à la maison, de prendre soin de mon mari, de lui faire des petits plats délicieux. Enfin, je croyais que j’y arriverais.

Je me suis mariée à vingt ans, j’étais jeune, oui, je le sais. Ma mère a signé les documents à ma place, je n’étais pas majeure. Une grande joie que celle-là. Ma mère m’a donné son accord pour mon mariage avec Claude. J’avais besoin de son assentiment, je n’avais que vingt ans.

Pour arriver à ce jour béni, j’ai fait de gros efforts. Je me suis mariée le trente juin 1962, tout de suite après la fin des classes. J’avais hâte de quitter la maison, pensez-vous? J’avais surtout besoin de trouver l’indépendance que je ne connaissais pas. Illusion!

Illusion d’une jeune fille naïve qui croyait encore au prince charmant. L’indépendance que je croyais rencontrer n’était qu’illusion. Car vivre avec une autre personne, une personne que tu aimes plus que tout au monde n’est pas une garantie d’indépendance.

J’ai compris au premier jour de vie commune après l’euphorie du voyage de noces que préparer des petits plats pour mon mari serait toute une aventure. Je croyais que si j’aimais, tout serait alors parfait. Illusion encore une fois.

Je raconte ce souvenir de notre premier repas. J’avais cuisiné tout l’avant-midi, il me semblait que ce serait délicieux, je ne me souviens plus du menu, c’est tout dire. Claude avait une heure pour dîner. Enfin, il arrive, j’étais très fière du résultat. Ça sentait délicieusement bon. Claude s’assoit à la table, son assiette devant lui.

Il me dit :

-Non, je ne mange pas ça, je n’aime pas cela. Fais-moi cuire des oeufs.

Je m’en souviendrai toute ma vie. Je ne sais pas si je lui ai fait cuire des oeufs, je ne m’en souviens plus. J’étais déçue. J’allai sûrement me défouler et pleurer dans la salle de bain. Sauf que j’aurai sûrement une autre occasion pour en parler. Notre communication venait de commencer.

Ma vie d’adulte commençait alors au plan affectif. Je devais faire attention à mes émotions.

Mes expériences de confiance en moi ont débuté avec ma vie de femme mariée et enceinte. Je me suis mariée enceinte de quelques mois et nous étions très heureux, Claude et moi, de la venue de ce bébé dans notre vie. Sauf que, vers le septième mois, je me suis rendu compte, qu’une femme enceinte en 1962 n’était pas facile à vivre! Je me sentais assez souvent comme l’objet de quolibets de toutes sortes. J’avais beaucoup de difficultés à me promener sur la rue, je sentais les yeux malveillants me fixer et m’insulter à la fois. Je n’ai pas vécu cette première grosses dans la sérénité et l’insouciance souhaitées. Je me devais également d’être aux petits soins pour mon mari.

Je n’avais plus de salaires, nous devions vivre avec celui de Claude. J’étais coupée de ma famille, nous n’avions ni auto, ni téléphone. Heureusement, une petite cousine de Claude aimait venir nous visiter. Lise M. avait quinze ans à l’époque, nous nous entendions bien. Au début de notre mariage, en septembre, j’ai accepté d’héberger une cousine, Huguette. Je devais la dépanner pour une semaine ou deux. Je m’entendais bien avec elle. Finalement, elle demeurera avec nous jusqu’en avril. Nous sommes déménagés à Waterloo. Notre vie à deux a été de très courte durée. Notre fille est née le douze janvier 1963, durant une tempête de neige. Un long apprentissage de vie de mère et d’épouse venait de commencer. Je savais, moi, m’occuper d’un bébé. Mon mari, non. Quelles responsabilités, que de tâches supplémentaires je me suis imposée! Je ne savais pas que Claude pouvait prendre une tâche, pouvait prendre son rôle de père à part entière. Mon éducation je suppose.

Le changement qui a le plus influencé ma vie, fut la Révolution tranquille. En 1960, M. Jean Lesage devint premier ministre du Québec. Un de ses gestes politiques fut d’instaurer la gratuité de l’enseigneent jusqu’à la onzième année ainsi que les soins de santé. Maître chez nous, tel était le slogan de cette équipe qui créa une série d’agences gouvernementales donnant aux francophones, l’expertise qui leur échappait dans le secteur privé.

Devenir adulte s’est fait graduellement. Quelle difficulté, car durant ces années-là, je vivais ma réalité sans me poser trop de questions! J’appris à vivre en adulte en vivant une vie d’adulte, en acceptant mes responsabilités et mes devoirs d’épouse et de mère.

Devenir adulte c’est aussi apprendre à s’aimer.

« Aimer, c’est aussi savoir écouter pour mieux comprendre l’être aimé et de toujours essayer de l’aider plutôt que de le blâmer ». Michelle Dozois